Paul Touvier, l’incompréhensible grâce présidentielle

Après moults atermoiements, François Hollande vient de faire usage de son droit de grâce pour obtenir la libération de Jacqueline Sauvage sous une pression populaire, disons-le, assez compréhensible. Qu’un homme, dans la France d’aujourd’hui, bénéficie d’un tel pouvoir, reste un phénomène assez curieux. Et, pour cause, le droit de grâce a déjà été utilisé à des fins biens moins humanistes. En 1971, le président Pompidou gracie, en catimini, Paul Touvier, milicien zélé responsable de la mort de plusieurs juifs pendant la seconde guerre mondiale. Un scandale, qui finira par se retourner contre le bénéficiaire de cette grâce.

Deux condamnations à mort
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Henriot, min. de l’info. de Vichy et chef de la milice, assassiné peu de temps avant la Libération

Dans la France des années 70, les conférences de presse du président de la République sont des événements politiques majeurs. Ce 21 septembre 1972, en toute fin de conférence, le président Pompidou doit répondre à une question délicate. Il est question d’une grâce accordée un an plus tôt à Paul Touvier, milicien dévoué à la cause nazie, qui s’est rendu coupable de la mort d’au moins 7 personnes, en représailles de l’assassinat, en 1944, par les résistants, du ministre de l’information de Vichy et chef de la milice, Philippe Henriot. Les crimes dont Touvier est accusé sont terribles : les sept personnes assassinées l’ont été parce que juives, et uniquement pour cette raison.

Dès la libération de la France, Touvier devient l’une des personnes les plus recherchées du pays. Il est arrêté une première fois, mais s’évade. Il est condamné à mort à deux reprises, en 1946 et en 1947, par contumace, car il n’a pas été retrouvé. Comment expliquer, alors que la culpabilité de Touvier est avérée et que les témoignages à son encontre sont accablants, que Georges Pompidou use de son droit de grâce pour venir en aide à cet homme ?

Un réseau de soutiens puissants, proches du Vatican

De 1944 à 1971 (année de la grâce), Paul Touvier se fait très discret. Et quel meilleur endroit pour se cacher en France que les églises, les presbytères et les monastères ? Qui viendra le trouver en ces lieux ? Pendant près de 30 ans, Paul Touvier et sa famille ont bénéficié du soutien actif de religieux. Sa trace est ainsi retrouvée à l’archevêché de Lyon ou encore au monastère de la Grande Chartreuse, près de Grenoble. Partout, il est accueilli et son secret est respecté.

Un livre publié en 2016 (L’affaire Touvier : quand les archives s’ouvrent, B. Vergez-Chaignon, Flammarion) lève un bout du mystère sur cette cavale. Paul Touvier est proche de Monseigneur Charles Duquaire, bien implanté dans l’Eglise catholique lyonnaise, et proche du cardinal Jean-Marie Villot, un des hommes les plus influents et controversés du Vatican, qui présida notamment le conclave de 1978. Preuve de sa réputation sulfureuse, des rumeurs persistantes le mettent en cause dans la mort suspecte du pape Jean-Paul Ier, un mois seulement après son élection, mais c’est une autre histoire.

Rencontres secrètes à l’Elysée

Le procès de Paul Touvier, qui se tiendra finalement en 1992, ont aussi démontré le rôle clé de la cheffe de cabinet de Pompidou, Anne-Marie Dupuy, dans la décision du président de gracier Touvier. Elle rencontre à plusieurs reprises Charles Duquaire à l’Elysée pour parler du cas Touvier. Jusque-là, rien d’anormal, en tant que cheffe de cabinet, elle est chargée de traiter les demandes spéciales adressées au président.

Elle affirmera, plus tard, s’être laissée attendrir par le tableau dramatique qui lui était fait de la situation de la famille Touvier, et plus particulièrement des enfants, prétendument cachés dans des caves, ne mangeant pas à leur faim, et souffrant d’une situation qu’ils n’ont pas choisi. Vraie raison ou pas, toujours est-il qu’elle parvient à convaincre Pompidou d’accorder la grâce.

Une précision tout de même sur cette grâce : en 1971, les condamnations à mort de Touvier ne sont plus valables car les faits sont prescrits par la loi. La grâce lève, en fait, l’interdiction de séjour du milicien en France et lui donne le droit de toucher un héritage.

Mais, le mal est fait. Preuve qu’on n’est pas très fier à l’Elysée de la décision, la grâce n’est pas rendue publique, même pas publiée au Journal Officiel. Un an plus tard, un journaliste ose poser la question à Pompidou au cours d’une conférence de presse. Pompidou, mal à l’aise et un brin agressif, se perd dans des explications peu claires et laisse grande ouverte la porte du scandale, dans laquelle vont s’engouffrer les médias et l’opinion publique.

Voici la vidéo de l’intervention, un brin gênante, de Pompidou :

Chasse à l’homme
Touvier avant-après
Touvier avant-après

Dès qu’elle est connue, la grâce de Touvier produit l’effet inverse. Des plaintes sont déposées contre lui pour « crimes contre l’humanité »,

des faits qui, eux, ne peuvent être prescrits et qui peuvent donc amener à nouveau Touvier devant les juges.

La famille Touvier repart en cavale, bénéficiant une nouvelle fois de l’aide de ses – décidemment très fidèles – amis au sein de l’Eglise. Anecdote révélatrice : pour célébrer la grâce présidentielle, les Touvier avaient été invités à passer quelques jours de vacances au… Vatican.

Au terme de cet interminable tour de France des abbayes, Touvier est arrêté en 1989 à Nice, dans un prieuré. Il sera jugé en 1992. Anne-Marie Dupuy, la cheffe de cabinet se repentira, et le rôle de certains hommes d’églises éclatera au grand jour. Touvier meurt en prison en 1996, après 7 ans de détention, à 81 ans. François Mitterrand, lui-même soupçonné de complaisances à l’égard du régime de Vichy pendant la guerre, lui refusera deux grâces pour des raisons médicales. Pas fou…

Sources 

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